Une nouvelle de Christophe GRÉGOIRE

Dans l’intimité d’une cuisine érodée par le temps, là où le soleil d’autrefois semblait avoir déserté les lieux, une poubelle se dressait, solitaire, entre l’ombre d’une bouteille d’une vieille vodka à moitié consommée et l’amas de cendres d’un cendrier trop plein. Cette poubelle n’avait rien du brillant ou de la technologie de celles que l’on trouve dans les cuisines modernes; c’était une vieille poubelle en métal, marquée par les épreuves, portant des bosses et des éraflures comme les médailles d’un passé révolu.
Elle était le dépositaire silencieux des confidences de Charles, un vieil homme aux allures de naufragé du temps, les cheveux en bataille et les yeux injectés de sang, non par la maladie mais par les assauts répétés d’un vieux bourbon, d’une vodka ou un rhum, trop amers, et de trop nombreuses nuits à refuser le sommeil. Charles avait survécu aux tempêtes de la vie, à l’amour, au travail à l’usine, au deuil. Mais c’était face à l’océan de la solitude qu’il semblait avoir perdu son dernier combat. Ses enfants, autrefois sa fierté, s’étaient dispersés aux gré de leurs propres aspirations, oubliant de revenir au port. Ses amis, quant à eux, avaient pris un aller simple vers une destination dont on ne revient pas. Ainsi, seul avec sa poubelle, Charles se permettait de parler, de se livrer sans crainte d’être jugé.
– Tu sais, au moins toi, tu m’écoutes sans rien dire… murmurait-il en jetant négligemment un paquet de cigarettes écrasé.
La poubelle, réceptacle de sa vie, semblait l’écouter avec la gravité et la tendresse de ceux qui savent garder les secrets, même les plus enfouis.
Le soir tombait, et Charles, fidèle à son rituel, s’effondrait sur sa chaise bancale, un verre à la main, conversant avec ce compagnon muet.
– Ils ne comprennent rien, hein ? Tous ces gens qui ne lèvent plus les yeux de leurs écrans, disait-il, comme si la poubelle pouvait approuver d’un signe de couvercle.
Dans sa présence inanimée, la poubelle était devenue le dépositaire des histoires de Charles, de ses regrets et de ses souvenirs, jamais assez ivre pour oublier, jamais assez sobre pour ne pas ressentir. Elle conservait les traces de son passé, de cette grande histoire d’amour emportée par les tempêtes de la vie, et de la guerre qui lui avait volé sa jeunesse.
– J’étais quelqu’un, tu sais… commençait souvent Charles, la voix éraillée par les fumées et l’alcool. Lire la suite…
J’ai beaucoup aimé cette nouvelle, avec une fin inatendue. Joli travail. Bravo à l’auteur!
Je m’empresse de lire les autres.