©Christophe Grégoire 2024
À vous toutes.
À Laurence J. , Sandrine A.

Alexandre tenait entre ses mains tremblantes la carte de vœux récupérée dans la boite aux lettres. La neige, si rare spectatrice de l’hiver nantais, recouvrait les rues d’une blancheur éblouissante, apportant un silence ouaté à la ville. Il lisait et relisait l’invitation, perplexe. Qui, après tant d’années, pouvait bien se souvenir de lui au point de l’inviter à un dîner en ce début d’année ? La calligraphie, élégante, et les mots choisis avec soin, ne lui donnaient aucun indice sur l’expéditeur.
Derrière lui, Myriam l’observait, adossée au cadre de la porte, une tasse de café entre les mains. Un sourire en coin étirait ses lèvres, subtilement provocateur.
– Qui est-ce ? demanda-t-elle, un éclat espiègle dans les yeux.
Alexandre haussa les épaules sans se retourner, absorbé par l’invitation.
– Je l’ignore, répondit-il, le regard flottant entre le passé et le présent. Une invitation pour mardi soir… Et pour moi seul.
Son esprit était déjà en train d’essayer de résoudre ce mystère, fouillant dans les souvenirs de son passé, une époque où il était le chef de l’entreprise familiale depuis trois générations, avant que les aléas de la vie ne le conduisent sur un tout autre chemin.
Myriam fit quelques pas vers lui, posa sa tasse et s’empara de la carte pour la lire elle-même, le coin de ses lèvres toujours relevé dans ce sourire énigmatique qui n’échappait jamais complètement à Alexandre.
– C’est intrigant. Tu iras ? Tu devrais y aller, souffla-t-elle en lui rendant la carte, l’air presque complice.
La suggestion, à la fois légère et insistante, éveilla chez Alexandre un mélange d’excitation et de méfiance. Le regard de Myriam lui donnait l’impression d’être un pion dans un jeu qu’il ne maîtrisait pas entièrement. Pourtant, il se sentait poussé à accepter. Ce n’était peut-être qu’un simple dîner, mais quelque chose dans le ton de Myriam laissait entendre plus qu’elle ne disait.
– Oui, je pense que je dois y aller. Cela pourrait être important.
Alexandre se leva, la carte toujours en main. Il savait que cette invitation n’était pas qu’un simple dîner. C’était peut-être un morceau du puzzle de sa vie, un fil à tirer pour dérouler l’écheveau de son passé.
Les jours suivants furent marqués par une impatience latente chez Alexandre. Il ne cessait de repenser à l’invitation, examinant chaque mot, tentant de deviner qui pouvait bien se cacher derrière cette écriture féminine, à la fois délicate et affirmée. Plus il y réfléchissait, plus il se demandait pourquoi Myriam semblait si tranquille à l’idée qu’il y assiste. Cette sérénité éveillait en lui une forme d’inquiétude ; d’habitude, elle se montrait plus réservée face à ses impulsions d’homme aventureux. Peut-être était-ce quelqu’un du cercle de sa première femme, dont il avait perdu la trace après leur divorce ?
Alexandre tenait la carte de vœux à la lumière du jour naissant, tentant d’y déchiffrer un indice supplémentaire qui lui aurait échappé. Graphologue amateur dans son jeune temps, il avait immédiatement identifié l’écriture comme féminine, délicate mais assurée, une contradiction qui résumait bien sa vie amoureuse complexe. Des femmes, Alexandre en avait rencontré beaucoup, chacune laissant une marque indélébile sur sa vie, pour le meilleur, parfois moins.
En s’asseyant dans son fauteuil préféré, il laissa son esprit vagabonder vers le passé, un sourire nostalgique aux lèvres. Pourtant, derrière ce sourire, une inquiétude naissait.
Il avait été un homme de son époque, séduisant et séducteur, naviguant dans les relations avec une facilité déconcertante. Mais son comportement, autrefois considéré comme normal, habituel, pourrait-il être vu sous un jour différent aujourd’hui ?
Cette invitation, aussi amusante et excitante qu’elle lui paraissait au premier abord, commençait à prendre une teinte plus sombre. Qui, parmi toutes ces femmes, aurait voulu le revoir après tant d’années ? Et dans quel but ? L’idée qu’une personne du passé revienne avec une rancune ou un secret caché ne le quittait plus. Alexandre se rendait compte que l’époque où les langues se délient avait apporté son lot de révélations et de comptes à rendre. Et c’était là toute son inquiétude…
Curieusement, Myriam n’évoquait plus le dîner, évitant le sujet avec une discrétion inhabituelle. Elle semblait même agir avec une distance calculée, comme si elle prenait soin de ne rien lui révéler. Alexandre s’interrogea : était-ce simplement un jeu entre eux ? Avait-elle quelque chose en tête qui lui échappait encore ? Un jeu sexuel ? Il est vrai que ces derniers temps, tout devenait plus calme de ce côté-là. Et pas nécessairement lié à leur âge respectif.
Tout en se préparant pour le dîner, il ne pouvait s’empêcher de repenser à ses actions passées. Avait-il, dans un passé plus ou moins lointain, blessé quelqu’un au point de provoquer cette rencontre des années plus tard ? Son comportement, que son entourage jugeait parfois un peu lourd à l’époque, avait-il laissé une cicatrice invisible sur quelqu’un ?
La curiosité était toujours là, piquante et vibrante, mais elle était maintenant teintée d’une légère appréhension. Ce dîner n’était pas seulement une occasion de renouer avec le passé ; c’était peut-être aussi un moment de vérité, une confrontation avec une version de lui-même qu’il avait depuis longtemps oubliée ou choisi d’ignorer.
Le jour du dîner, Alexandre prit la route sous un ciel d’un gris perle, typique de l’hiver dans l’ouest de la France. Myriam eut ces quelques mots réconfortants :
– Profite bien, Alex… je suis sûre que ce sera une soirée… mémorable. Suite ici
Oh! Très beau sujet qui ne peu que me toucher. Et je suis particulièrement touchée parce que c’est écrit par un homme. Bravo monsieur
Merci à vous pour votre commentaire. N’hésitez pas à revenir pour d’autres sujets!
C’est bien d’aborder ce sujet en temps qu’homme. Est ce que ça vous a aider à réfléchir à la position des femmes, celle des hommes en écrivant ça ?
Merci Sebastien pour ce commentaire! Oui, effectivement, écrire sur ce sujet m’a forcément amené à réfléchir. Je ne suis pas ici pour évoquer ma vie privée, mais l’écriture sur un tel sujet amène forcément à se mettre « à la place de l’autre », mais aussi à repenser à ses propres comportements, ses gestes ou ses propres mots pas toujours adroits… Mais paradoxalement, c’est une histoire qui m’a été assez facile à écrire, contrairement à d’autres, plus simples en apparence, qui m’ont demandé beaucoup plus d’efforts, de rélexions!
Merci en tous cas pour cette participation!