EN CHAIR ET EN OS
(et pourtant…)
En chair et en os plonge le lecteur dans une journée qui aurait dû être une étape décisive pour Giuseppe, un jeune écrivain en quête de reconnaissance. Lorsqu’un éditeur le convoque pour discuter de son roman, Giuseppe entrevoit enfin la lumière après des années de labeur. Mais cette journée, déjà teintée de doutes et de souvenirs amers, bascule rapidement.
Un événement tragique dans le bureau de l’éditrice propulse Giuseppe dans une spirale infernale, mêlant accidents, révélations et une étrange confrontation avec lui-même. Ses choix, dictés par la panique et l’instinct de survie, le poussent à remettre en question tout ce qu’il croyait vrai : son identité, son passé, et même la réalité du monde qui l’entoure.
Naviguant entre culpabilité, mystère, Giuseppe cherche désespérément des réponses, mais chaque pas le mène un peu plus près de l’incompréhensible. Que signifient ces indices épars ? Qui était vraiment l’éditrice, et pourquoi le destin semble-t-il jouer avec lui ?
Dans ce récit haletant où la réalité vacille, En chair et en os questionne les limites de la perception, les choix moraux en situation extrême et la fragilité de l’existence. Une histoire où chaque page laisse planer l’incertitude jusqu’au dénouement…
Voici le début:
C’est pas une belle journée de printemps que Giuseppe franchit le seuil de la longère familiale, l’esprit encore embrumé par une soirée mémorable passée avec ses amis, agrémentée de quelques petits joints qu’il s’octroyait de temps à autres. Il était huit heures vingt, et une lassitude douceâtre l’envahissait. Sans même l’intention de se défaire de ses vêtements, il s’effondra sur son lit, cherchant refuge dans le confort de sa couette. Sa mère, pilier de cette maison et témoin discret des allées et venues nocturnes de son fils, pénétra dans la chambre, mue par un instinct maternel qui percevait au-delà du silence.
– Guisep’, tu as reçu un coup de fil hier après-midi. Dominique Lesage, un éditeur qui te propose un rendez-vous ce matin à 10h30. Tu vas être publié fiston ! Tu vas le sortir ce roman, tu vas être célèbre !
– Merde, ronchonna t-il d’une voix cassée. Pas ce matin !
Après s’être arraché à l’étreinte douce de son lit, Giuseppe se dirigea vers la douche où il laissa couler sur lui un jet presque glacial, comme pour chasser les derniers vestiges de la nuit. Revigoré, il prépara un café qu’il savoura debout, laissant son esprit vagabonder vers la journée qui s’annonçait. Puis, il rejoignit sa vieille Toyota rouge, pétaradant de façon rebelle au premier coup de clé, fidèle compagne de ses errances.
À l’approche du lieu de son rendez-vous, il s’arrêta chez un buraliste pour acheter du tabac et un journal sportif ; compagnons essentiels de ses petites évasions quotidiennes. De retour dans le sanctuaire de sa Toyota, une cigarette entre les lèvres, il réalisa qu’il disposait d’une précieuse avance d’une demi-heure. Une aubaine pour celui qui, depuis tant d’années, attendait avec impatience que son talent soit enfin reconnu par un éditeur. Giuseppe, enveloppé dans un nuage de fumée, laissait son regard errer au-delà du pare-brise, observant sans vraiment voir le ballet des passants qui animait la rue. C’était dans ces moments de solitude choisie qu’il se sentait le plus proche de ses rêves, un espace suspendu où le temps semblait ralentir, offrant un répit bienvenu à son esprit habituellement tourmenté. Il pensait à toutes ces années de travail acharné, à ces nuits blanches passées à polir ses manuscrits, à cette quête inlassable d’une reconnaissance qui lui avait souvent semblé aussi insaisissable qu’une ombre. Chaque refus reçu était une cicatrice sur son âme d’écrivain, mais aussi un moteur, une raison de plus pour persévérer.
La vieille Toyota était devenue une bulle de réflexion, un sanctuaire où Giuseppe pouvait se permettre d’être entièrement lui-même, de douter, d’espérer, loin des regards indiscrets. Aujourd’hui, il se trouvait à l’aube d’un tournant potentiel de sa carrière. Ce rendez-vous avec l’éditeur n’était pas simplement une rencontre de plus; c’était le résultat de toutes ces années de labeur, un moment qu’il avait tant de fois imaginé, redouté et désiré. Dans cet interstice de temps, entre l’attente et l’aboutissement, Giuseppe se permettait de croire à l’impossible, à ce rêve fou de voir son nom imprimé sur la couverture d’un livre. C’était une chance qu’il avait durement gagnée, et il était prêt à la saisir de toute son âme d’écrivain, armé de sa passion indéfectible pour les mots.
Dans l’habitacle désormais silencieux de sa Toyota, Giuseppe se laissa submerger par les vagues tumultueuses de ses souvenirs de la veille. Le mélange d’alcool et de cannabis, loin d’être une évasion, s’était mué en un piège révélant une vérité qu’il aurait préféré ignorer. La réalisation de sa trahison envers Aurore, sa compagne, l’assaillait de remords. Comment avait-il pu flancher ainsi, lui qui se pensait fidèle, même entaché d’une pointe de jalousie à l’idée inverse ? Les yeux fermés, dans une quête désespérée de réponses, il envisageait la nécessité de la vérité. Il devait lui avouer, c’était une évidence. La sincérité, même cruelle, lui semblait le seul chemin possible vers la rédemption. Giuseppe savait que s’il se trouvait dans la position d’Aurore, il aspirerait à la même honnêteté, à l’opportunité de discuter, de comprendre, peut-être même de pardonner.
Alors qu’il se laissait glisser dans un demi-sommeil, son esprit s’échappait vers Aurore, l’amour de sa vie depuis les bancs du lycée. Dans cet état entre veille et sommeil, il revivait leurs moments de bonheur, leur complicité, cette connexion unique qui les liait depuis tant d’années. C’était elle, et personne d’autre, qu’il aimait plus que tout au monde. Cette pensée, douce et amère à la fois, le berçait dans une rêverie teintée de nostalgie et de regret.
Soudain, rompant le fragile équilibre entre ses souvenirs et sa réalité actuelle, un bruit sec éclata dans l’habitacle de la voiture, tirant Giuseppe de ses pensées tourmentées. Un policier municipal, s’éloignant déjà avec nonchalance, venait de lui laisser un souvenir indésirable sous l’essuie-glace : un procès-verbal. Giuseppe, agité par une vague de colère impulsive, sortit de sa Toyota et arracha le PV dans un geste teinté de frustration. Amende pour stationnement gênant – un rappel cinglant que le monde extérieur continuait de tourner, indifférent à ses tourments intérieurs.
Il jeta le papier vert sur le siège du passager, un rappel visuel de son irritation, avant de démarrer avec une énergie renouvelée. Quelques dizaines de mètres plus loin, la colère encore à vif, il maudit le policier sous le couvert sécurisant de sa vitre fermée. Ce moment d’exaspération, bien que bref, était une distraction bienvenue, un exutoire pour ses émotions tumultueuses qui lui permettait, pour un instant, d’oublier le poids de ses dilemmes personnels.
– Enfoiré, ça te fait plaisir de coller un PV à un pauvre mec comme moi ?
Puis il s’étonna de l’heure indiquée par le flic : 11h06
– En plus, il ne sait même pas lire l’heure ce con !
Instinctivement, Giuseppe porta son regard vers sa montre : 11h07. Ses yeux s’écarquillèrent sous l’effet de la surprise, il tapota sur le verre de sa montre comme pour en contester la véracité, puis écrasa précipitamment sa cigarette encore fumante. Une réalisation soudaine le frappa avec une étrangeté presque comique : la cigarette qu’il venait d’abandonner avait brûlé en solitaire pendant une heure entière… Un témoin silencieux du temps qui s’était écoulé alors qu’il était perdu dans ses pensées et ses regrets.
Giuseppe se secoua la tête, espérant disperser les brumes de la veille qui semblaient s’accrocher à lui avec une ténacité déconcertante. Mais la clarté d’esprit restait hors de portée, un rappel constant de sa soirée d’excès. Ce moment d’égarement, si insignifiant en apparence, était une métaphore de son état actuel : suspendu entre le passé et le présent, incapable de rassembler ses pensées ou de prendre le contrôle de sa journée. Avec un soupir, il reconnut que les fantômes de la nuit précédente n’étaient pas prêts à le libérer si facilement.
Assis dans la salle d’attente, Giuseppe observait avec une curiosité mêlée d’une légère déception les murs ornés de publicités diverses. Il réalisait peu à peu que l’univers de Dominique Lesage n’était pas exclusivement dédié à l’édition littéraire, mais s’étendait davantage vers le monde de l’édition et de l’impression publicitaires. Un monde différent de celui qu’il avait imaginé, mais cela n’altérait pas sa détermination. Il se trouvait au cœur d’une salle d’attente animée, ouverte sur le ballet incessant des activités de l’entreprise. Son regard fut capté par le bureau vitré où une jeune femme semblait livrer une bataille silencieuse avec son ordinateur portable.
Elle se leva avec grâce pour s’occuper de son copieur, dévoilant une silhouette mise en valeur par une robe à la fois élégante et discrète. Cette femme, dans la fleur de l’âge, avec ses cheveux châtains clairs tombant sur ses épaules et son visage empreint de douceur, semblait incarner une forme de sérénité au milieu du chaos ambiant. Giuseppe ne put s’empêcher d’admirer la manière dont elle conciliait professionnalisme et charme naturel.
Alors qu’il feuilletait distraitement un magazine littéraire parmi ceux éparpillés sur la table basse, elle s’approcha de lui, un sourire accueillant illuminant son visage. Elle lui tendit la main, geste simple mais chargé d’une promesse d’échange humain et professionnel. Dans cet instant, Giuseppe sentit une connexion inattendue, un rappel que, même dans les circonstances les plus imprévues, des rencontres marquantes pouvaient survenir.
– Monsieur Taglietti ? Dominique Lesage. Si vous voulez bien me suivre…
– Désolé pour ce retard… ce n’est pas mon habitude…
– Le quart d’heure nantais ! Pas de soucis…
Giuseppe, observant la bibliothèque qui occupait tout un pan de mur du bureau, ne put s’empêcher de se perdre en conjectures sur les raisons de sa convocation par l’éditrice. Le décor semblait promettre un sanctuaire dédié à la littérature, mais le doute l’envahissait. Peut-être son œuvre, à laquelle il avait consacré tant de passion et d’efforts, n’était-elle pas la raison de cette rencontre. Une ombre de déception et d’agacement commença à voiler son visage, trahissant ses sentiments.
– C’est avec intérêt que j’ai lu votre texte, monsieur.
Cette phrase, prononcée avec une neutralité professionnelle, fit tressaillir Giuseppe. Le terme « texte » lui semblait réducteur, presque insultant. Pour lui, il ne s’agissait pas d’un simple « texte », mais de son roman, l’aboutissement de quatre ans d’un travail acharné, presque quotidien, sur ces cent-quatre-vingt-trois pages empreintes de son vécu, de son âme. Cette œuvre était pour lui bien plus qu’un agencement de mots sur du papier; elle était un fragment de son existence, une exploration profonde de son être, un pont jeté entre sa vie et celle de ses lecteurs potentiels.
Dans cet instant de vulnérabilité, Giuseppe ressentait avec acuité le gouffre qui peut exister entre la perception qu’un auteur a de son œuvre et la manière dont elle est reçue par le monde extérieur, même par des professionnels de l’édition. Malgré tout, il restait là, suspendu aux lèvres de l’éditrice, espérant encore que ce rendez-vous puisse marquer le début d’un nouveau chapitre dans sa vie d’écrivain.
– J’ai bien aimé votre texte monsieur Taglietti, continua t-elle. Mais des histoires comme ça, on en reçoit des dizaines chaque mois. J’appelle ça « les confitures de ma grand-mère ».
– Les confitures de ma…
– Oui, coupa t-elle, tout le monde a quelque chose de plus ou moins tragique à raconter sur sa famille, son passé, son enfance. Mais on s’en fout. Les lecteurs s’en fichent totalement. S’ils veulent lire ce genre d’histoire, ils n’ont qu’à ouvrir un journal ou aller sur le web : des viols, de la pédophilie, de la drogue, des flics fachos, de la corruption… Ils ont tout ça, et même gratuitement. Quelques années plus tôt, on en aurait peut-être tiré quelques milliers d’exemplaires mais dans ce domaine, tout a déjà été fait.
– Alors pourquoi ce rendez-vous aujourd’hui ? Pourquoi m’avoir demandé ?
– Ça fait longtemps que vous envoyez votre manuscrit à des éditeurs ?
– Non… Oui… Enfin, deux ans peut-être. Mais ça ne rentrait pas dans leurs lignes éditoriales.
– C’est ce qu’on répond parfois, oui. Mais je préfère être honnête avec vous : ne dépensez plus de timbre inutilement. Toutefois, j’ai bien aimé votre style. Et si je vous ai fait venir aujourd’hui, c’est pour vous proposer d’écrire une…
L’interruption soudaine causée par le téléphone vibrant sur le bureau de Dominique Lesage plongea la pièce dans une atmosphère de tension palpable. La réaction de l’éditrice, sa décomposition et son bégaiement en prononçant le mot « police », insufflèrent une dynamique inattendue à leur rencontre. Giuseppe, jusqu’alors absorbé par ses propres inquiétudes concernant son roman, fut pris au dépourvu face à ce changement brusque de situation.
Elle se mit à fouiller frénétiquement parmi les dossiers éparpillés sur son bureau, jusqu’à saisir un dossier pourpre marqué d’une inscription mystérieuse à l’encre noire. La manière dont Dominique tenait ce dossier rendait son contenu indéchiffrable pour Giuseppe, qui observait la scène, partagé entre curiosité et inquiétude. L’éditrice, visiblement paniquée, semblait avoir momentanément oublié la présence de Giuseppe dans la pièce. Les sons étouffés qui s’échappaient de sa gorge trahissaient une détresse profonde, bien loin de la contenance qu’on pourrait attendre d’une professionnelle dans son cadre de travail.
Elle se précipita ensuite vers une armoire métallique située au mur opposé à la fenêtre, une pièce de mobilier qui jurait avec le reste de la décoration en bois de la pièce. Son agitation en tentant d’ouvrir l’armoire était manifeste, et c’est dans un accès de frustration qu’elle se tourna vers Giuseppe, criant après lui. Cette explosion soudaine mettait en lumière une facette totalement inattendue de cette rencontre, projetant Giuseppe dans un scénario dont il ne maîtrisait ni les enjeux ni les conséquences.
Face à l’urgence palpable et à la panique soudaine de Dominique Lesage, Giuseppe se retrouva propulsé dans un état de confusion et d’alerte. L’instant d’avant, il était immergé dans les profondeurs de ses préoccupations littéraires, et voilà que désormais, il se trouvait au cœur d’une situation dont il ne saisissait ni les tenants ni les aboutissants. La mention de la police, le comportement erratique de l’éditrice, tout cela contribuait à un sentiment d’irréalité. Pourtant, son instinct lui suggérait qu’il devait rester, observer, peut-être même aider si cela s’avérait nécessaire.
Il se leva, poussé par un mélange de curiosité et d’une inexplicable responsabilité envers cette femme qu’il connaissait à peine. « Avez-vous besoin d’aide ? » s’enquit-il, sa voix trahissant à peine son hésitation. Bien que décontenancé, Giuseppe était prêt à offrir son soutien, guidé par un sens profond de l’humanité qui l’emportait sur la surprise et l’incertitude.
Son attention était désormais totalement captée par les actions de l’éditrice. Il observait, attentif, essayant de déchiffrer le déroulement des événements à travers les fragments de comportement et les indices visuels qu’offrait Dominique dans son état d’affolement. Cette réaction à l’urgence, bien loin de l’univers des mots et des manuscrits, le confrontait à une réalité abrupte et imprévue, témoignant de la complexité et de l’imprévisibilité de la nature humaine.
Pris au dépourvu par la remarque acérée de l’éditrice, Giuseppe sentit un mélange de frustration et de défiance monter en lui. L’urgence de la situation semblait pousser chaque personne dans ses retranchements, révélant des facettes inattendues de leurs personnalités. Le téléphone sonna de nouveau, insistant, comme pour rappeler à tous l’imminence de la crise. Dominique, dans un élan de panique, tenta d’apaiser son interlocuteur invisible avec une maladresse palpable, soulignant l’extrême tension de l’instant.
Lorsqu’elle se précipita de nouveau vers l’armoire, la clef à la main, l’espoir d’une issue semblait renaître. Pourtant, le destin en décida autrement : la clef se brisa, un symbole fort du désespoir croissant qui s’emparait de la pièce. Ses tentatives désespérées de forcer l’armoire avec un coupe-papier, bien que vaines, témoignaient de son désarroi.
Giuseppe, quant à lui, chercha à retrouver une contenance face à cette scène chaotique. Sa proposition d’aide, teintée d’une exigence de réciprocité, semblait presque déplacée dans le contexte de l’urgence. Pourtant, la réponse de Dominique fut surprenante : une promesse de publication, lancée comme une bouée de sauvetage dans un océan de chaos.
– Si on ne sort de là, je la publie, votre merde !
– On ? Si ON se sort de là ?
Cette phrase, brute et dénuée de tout fard, marqua un tournant inattendu dans leur interaction. Giuseppe, saisi par l’emploi du « on », comprit l’implication : ils étaient désormais liés par une situation extraordinaire, dont l’issue pourrait sceller le destin de son œuvre.
La situation avait franchi un seuil critique, basculant dans un chaos qui semblait dépasser toute rationalité. L’hystérie palpable de l’éditrice provoqua une réaction en chaîne, culminant avec le déséquilibre de Giuseppe et la chute malencontreuse d’un meuble Ikea, qui libéra son fardeau de fleurs coupées dans une explosion d’eau et de verre. Ce tableau de destruction involontaire ajoutait une couche d’absurdité à la scène déjà surréaliste.
Poussée par une détermination frôlant la folie, l’éditrice, ne reconnaissant plus aucune limite, tenta de surmonter l’obstacle de l’armoire en montant sur le meuble récemment remis sur pied. Sa tentative désespérée de cacher le dossier mystérieux au-dessus de l’armoire ajoutait une énigme supplémentaire à l’ensemble de la situation. Que contenait donc ce dossier pour justifier une telle prise de risque ? Lire la suite…
Fin.
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