Lettre ouverte à celui qui voulait marquer l’histoire
(Mais qui commence surtout à laisser des traces indélébiles sur les semelles du peuple)
Monsieur le Président,
Je ne suis ni expert politique, ni penseur en quête de tribune. Je suis juste un petit fonctionnaire, quinquagénaire bien tassé, encore loin – trop loin – d’une retraite qu’on nous promet toujours plus lointaine. J’habite la campagne, quelque part entre les brumes de Bretagne et les lueurs fanées de la vie nantaise, devenue trop grise pour y vivre sereinement. Si j’ai choisi de vivre loin de mon travail, ce n’est ni par amour du gasoil hors de prix, ni par goût des réveils avant le jour. C’est un choix de vie, pour offrir à ma famille un quotidien simple, humain, enraciné. Un coin de nature, de silence, et cette part d’humilité que les saisons savent si bien nous rappeler.
Je ne vous écris pas pour me défouler. Ni pour insulter. Je vous écris parce que j’ai mal à cette France qu’on abîme à coups de décisions brillamment déconnectées. Je vous écris parce qu’en dépit du climat ambiant – tendu, résigné, soupçonné d’extrémisme dès qu’il râle un peu fort – je crois encore à la parole des gens simples.
Mais attention : ce vide laissé par les abstentionnistes ne restera pas silencieux éternellement. Les extrêmes, eux, ne boudent pas les urnes. Ils avancent, bruyamment, souvent portés par des discours simplistes, des slogans sans nuances, et des désinformations largement relayées — voire assumées — par quelques dirigeants de médias bien installés, souvent issus, eux aussi, de votre carnet d’adresses.
Et pendant ce temps, le peuple, déboussolé, épuisé, préfère s’attaquer à ceux qu’il voit : les minorités visibles, les voisins supposés “assistés”, ceux qui touchent des aides sociales… plutôt qu’à ceux qui savent, dans l’ombre, profiter avec élégance des largesses fiscales, des subventions bien placées, et des niches sur mesure. Il est plus facile de jalouser un RSA que de remettre en cause un patrimoine planqué dans un paradis fiscal. Plus facile de stigmatiser un chômeur que de questionner un milliardaire qui optimise.
Ils crient plus fort que les autres, parce qu’on leur a laissé le champ libre. Et peut-être, cette fois, assez fort pour s’y glisser.
Alors oui, si l’on persiste dans ce mépris tranquille du peuple, c’est le chaos qu’on invite. Le vrai. Pas celui du doute démocratique, mais celui de l’aveuglement organisé.
Et puis il y a les ZFE. Ces fameuses zones où l’on interdit bientôt de rouler avec une voiture trop ancienne, trop polluante… ou trop abordable. Parce que oui, on préférerait rouler propre. Mais encore faudrait-il en avoir les moyens. C’est tellement plus simple de pointer du doigt les véhicules modestes que de s’attaquer à l’industrie lourde, aux pesticides, aux plastiques omniprésents, à toutes ces saloperies qui saturent nos sols, notre air, notre eau… et notre mer. Cette mer qu’on croit lointaine quand on vit à l’intérieur des terres, mais qui régule le climat, absorbe une partie du CO₂, nourrit des millions d’humains et abrite une biodiversité fragile. La mer, poumon oublié de la planète, qu’on maltraite comme une décharge.
Là encore, les grandes décisions, les vraies, se heurtent à une évidence que le peuple connaît par cœur : les lobbys, les intérêts privés et les carnets d’adresses pèsent bien plus dans la balance que le bon sens ou l’urgence climatique. Et non, Monsieur le Président, le peuple n’est pas dupe.
Le fossé entre les élites et le peuple est devenu canyon. Il y a ceux qui décident, et ceux qui encaissent. Ceux qui placent, et ceux qui s’en privent. Ceux qui investissent en bourse, et ceux qui renoncent à remplir le frigo.
Vous avez fait des choix, Monsieur le Président. Des choix assumés, presque revendiqués. Des choix qui favorisent les très riches, les premiers rôles de votre cercle rapproché. Et tant pis pour les « petits », ces gens de rien qu’on croise dans les gares, chez le boulanger, ces travailleurs « non essentiels » quand il faut les confiner, mais diablement indispensables quand il s’agit de faire tourner la France.
Vous n’êtes pas le premier président à ne pas comprendre son peuple. Mais vous êtes peut-être celui qui le montre le plus clairement. Ce ton professoral, cette posture d’homme sûr de son fait, cette distance polie, presque glaciale, donnent le sentiment qu’au fond, vous n’écoutez plus. Ou que vous n’avez jamais écouté.
Et le peuple, lui, comprend. Il comprend qu’on lui laisse « juste ce qu’il faut » pour qu’il n’ose pas prendre les armes. Qu’on le tient par la peur de manquer davantage, plus que par l’espoir de s’en sortir. Que l’ordre social actuel est moins une organisation qu’une méthode de dissuasion. Le rien fait peur. Et c’est cette peur qui, aujourd’hui, vous sert d’outil de gouvernance.
Alors oui, vous avez (déjà) marqué l’histoire. Mais ce souvenir, déjà en gestation, commence à sentir le rance. Et cette trace que vous laisserez dans la mémoire collective ressemble plus à un goût de fiel qu’à un parfum de grandeur.
Je ne parle pas ici d’un complot, ni d’un soulèvement. Je parle d’un pays qui se crispe. D’un peuple qui vacille. Et d’un président qui ne voit pas que la cocotte est sous pression. Trop occupé, peut-être, à méditer son destin historique en asseyant sa stature internationale.
Je n’oublie pas qu’il faut une certaine stabilité, une certaine continuité, dans un monde troublé. Que les menaces sont réelles. Que des bruits de bottes résonnent aux frontières de l’Europe. Mais soyons honnêtes : pour une immense majorité de Français, la menace la plus proche, la plus tangible, la plus angoissante, elle n’a ni treillis ni accent russe. Elle travaille dans un joli bureau de l’Élysée, bien au chaud, loin – si loin – du quotidien des Français.
Alors oui, Monsieur le Président, je vous le dis clairement : Partez !
Même si cela devait plonger le pays dans une énième période trouble. Car le vrai chaos, c’est de continuer sur cette trajectoire, la vôtre, qui éloigne le pouvoir du peuple et le peuple de l’espoir.
Partez, et vous en sortirez grandi dans le cœur des Français, et par respect pour l’Histoire.
Je vais être honnête, Monsieur le Président : je ne vote plus depuis plusieurs décennies. Et je l’assume pleinement. Je l’ai écrit, publié, partagé, sans me cacher. Parce qu’à force d’être trahi, on finit par se détourner. Et pourtant… vous, ce président-là, vous auriez pu être celui qui me redonne envie d’entrer à nouveau dans un bureau de vote. Vos promesses étaient belles, presque nobles. Mais c’était sans compter cette règle non écrite que tout le monde connaît désormais : les promesses politiques ne sont gravées que dans les esprits de ceux qui les reçoivent. Pour celui qui les prononce, elles s’effacent sitôt les micros coupés.
Et si, derrière tout cela, le vrai projet est de dégoûter les Français de la politique, de les épuiser au point qu’ils ne veuillent plus jamais s’en mêler, alors bravo : objectif atteint.
Mais attention : ce vide laissé par les abstentionnistes ne restera pas silencieux éternellement. Les extrêmes, eux, ne boudent pas les urnes. Ils avancent, bruyamment, souvent portés par des discours simplistes, des slogans sans nuances, et des désinformations largement relayées — voire assumées — par quelques dirigeants de médias bien installés, souvent issus, eux aussi, de votre carnet d’adresses.
Ils crient plus fort que les autres, pas forcément avec lucidité, parce qu’on leur a laissé le champ libre. Et peut-être, cette fois, assez fort pour s’y glisser.
Alors oui, si l’on persiste dans ce mépris tranquille du peuple, c’est le chaos qu’on invite. Le vrai. Pas celui du doute démocratique, mais celui de l’aveuglement organisé. Il est temps de tourner la page. Non pas pour sombrer dans l’inconnu, mais pour donner une chance à autre chose. À un souffle nouveau, moins hautain, moins cynique, plus humain.
Je vous demande de faire un pas de côté. Par décence. Par lucidité.
Et, osons le mot, par amour de la France.
Bien à vous,
Christophe GRÉGOIRE, un Français en bottes crottées mais aux idées claires.